Alors que la Semaine nationale des pensions de famille a, pour la 6ème année consécutive, mis en lumière le rôle de ces structures de logement accompagné dans la reconstruction des personnes en situation de grande précarité, l’Unafo a souhaité plonger dans leur quotidien en donnant la parole à leurs hôtes et résidents. Valérie Tartier, Directrice de la Maison des Thermopyles (Paris 14ème), et Daisy Le Dez, résidente historique du site, nous ont ouvert les portes de cette résidence unique en son genre.
Tout au long de l'été l'Unafo vous propose une immersion dans les dispositifs du logement accompagné avec une série d'article mettant à l'honneur résidents, acteurs de terrain et initiatives innovantes.
La Maison des Thermopyles n’est pas une pension de famille comme les autres … Comment est né le projet ?
Valérie Tartier : L’histoire de ce site, c’est celle de la mobilisation de quelques habitants du quartier Pernety en faveur des plus précaires. Pendant 10 ans, ces quelques personnes, réunies en association, se sont battues et ont porté ce projet de création d’une pension de famille en plein cœur du 14ème arrondissement de Paris. L’idée d’accueillir des personnes fortement désocialisées, avec parfois des troubles psychiques, n’était pas forcément vue d’un bon œil. Mais ils n’ont rien lâché, se sont entourés de nombreux partenaires, et finalement la pension a ouvert ses portes en juin 2012.
Daisy Le Dez : Je m’en souviens bien car j’ai fait partie des premières résidentes. Et je fais aussi partie de ces personnes fragiles. J’ai un parcours psy depuis plusieurs années, j’ai eu plusieurs vies avant d’arriver ici, mais cet endroit m’a permis de me poser. Et je dois avouer qu’il y a eu un vrai engouement au début : c’est un endroit assez paradisiaque, entouré de jardins, à côté du Square Giacometti et de la Maison Grecque…
À quoi ressemble la vie dans un endroit comme celui-là ?
VT : J’ai envie de dire que ça ressemble au quotidien classique d’une pension de famille. C’est-à-dire que les 23 résidents vivent leur vie à leur rythme, se reconstruisent, participent ou non aux animations qui sont proposées… Il y a des personnalités très fortes sur le site, très différentes aussi, c’est un joli tableau. Cela va de la personne très discrète que l’on croise à peine sauf quand elle va chercher son courrier, à d’autres beaucoup plus présentes comme Daisy qui est un vrai pilier du collectif.
DLD : Je ne me sens pas recluse chez moi. Je sors, je passe du temps dans les espaces communs, je participe aux sorties culturelles, aux balades, aux ateliers cuisine…. Et puis je suis une artiste, je fais de la peinture. C’est d’ailleurs ici que j’ai eu la vocation. Mon logement est devenu mon atelier. Je dessine tout le temps, je peins, j’expose mes toiles sur les murs. Et ça m’a aussi permis de m’ouvrir et d’ouvrir la pension sur l’extérieur.
De quelle manière ?
DLD : J’expose mes toiles un peu partout, dans des festivals, à la Galerie du Montparnasse… A chaque fois, je parle de la pension et j’invite les gens à venir. Et puis il y a aussi le petit café situé à côté, rue des Plantes, où j’expose aussi. Depuis 4-5 ans, c’est devenu un peu mon deuxième QG, j’y passe pas mal de temps, je fais du bénévolat, je tiens même le café de temps en temps. C’est là aussi que je peux retrouver des amis, et parfois c’est eux qui viennent à la pension.
VT : C’est vrai que Daisy s’est créé un réseau au fil des années, et elle en fait profiter tout le monde. Et puis il ne faut pas oublier que la Maison des Thermopyles est née d’une volonté d’ouverture sur le quartier. Les habitants qui ont poussé à la création de la pension sont aujourd’hui au conseil d’administration, ils participent aux repas collectifs, animent des ateliers… Il y a une vraie mixité sociale mais il faut aussi l’entretenir : même après plus de 10 ans, il y a encore des préjugés. Certains nous voient encore comme « la maison des fous ».
Comment gérez vous ce regard au quotidien ?
VT : Le meilleur moyen de répondre à ça, c’est d’ouvrir nos portes. C’est difficile de se rendre compte de l’extérieur ce que c’est de vivre avec des troubles, l’isolement, les addictions… Alors on organise des ateliers, des repas, des animations. Pour la semaine des pensions de famille, les résidents ont décoré le lieu et les gens ont pu venir passer un moment avec nous. Certains habitants nous ont aidé à animer la journée, accueillir les gens. Et les résidents ont tous participé à leur niveau. On est très fiers d’eux : pour certains c’est difficile de sortir de chez soi, d’aller vers les autres…
DLD : Les gens ne savent pas qu’on revient de très loin, ils n’arrivent pas à se mettre dans nos godasses. Moi j’ai vécu 30 ans sous emprise, ça laisse des traces. Je souffre de paranoïa, ce n’est pas facile pour l’équipe d’avoir à faire à quelqu’un comme moi, je peux être déstabilisante parfois. Mais ici j’ai repris confiance en moi, j’ai retrouvé ma raison et j’essaie de la garder. Ma pathologie j’en ai fait mon amie.
La pension de famille, c’est un logement accompagné mais sans limite de temps. Ça change tout ?
DLD : C’est rassurant de savoir qu’on ne risque pas d’être mis à la porte et qu’on a des gens sur qui compter. Valérie, elle est là dès que j’en ai besoin. Bien sûr parfois, quand je suis en colère ou que je ne vais pas bien, j’ai envie de partir. Le logement est petit, je ne peux pas y exposer toutes mes toiles, les gens m’énervent… Je suis un peu colérique donc ça m’arrive de me prendre le chou avec les voisins. Quand c’est comme ça, je sors dans le jardin, je vais respirer, ou je vais voir les copains.
VT : Ici on a le temps d’aider les gens. Certains résidents sont seulement de passage, d’autres nous quittent malheureusement trop tôt. La mort fait partie de la réalité d’une pension de famille, les gens qu’on accueille sont fragiles. La rue abime. C’est pourquoi on prend soin d’eux : on travaille sur l’art, la santé, la cuisine ; on fait intervenir une diététicienne ou une socio-esthéticienne ; on participe aux ateliers de la Maison de la Poésie… Parfois il n’y a que 4 ou 5 participants mais on est quand même contents. Même pour une seule personne, ça vaut le coup. Dans une pension de famille, il y a autant de vies et d’échanges différents que de personnes.
Pour aller plus loin
À quoi ressemble la vie dans une pension de famille ?
À Belleville-en-Beaujolais et Beaujeu, le Foyer Les Remparts, adhérent de l’Unafo, ouvre les portes de ses pensions de famille et donne la parole à celles et ceux qui les font vivre ainsi qu’aux élus locaux qui ont soutenu le projet.
Résidents et professionnels témoignent de ce que ces lieux apportent au quotidien : un logement autonome et durable, une présence attentive, des espaces communs et une vie collective qui permet de recréer des liens, de retrouver des repères et de se sentir chez soi, sans être seul.