C’est un constat qui progresse d’année en année, le lien social se délite, notre société s’individualise et l’isolement social va souvent de paire avec des situations de fragilité économique. Pourtant inscrit au cœur de notre système social et de solidarité, cette dégradation du lien interroge et inquiète. Convaincu de l’importance de bien commun, les acteurs du logement accompagné en ont fait un pilier central de l’accompagnement des publics précaires et de leur chemin vers l’autonomie.
Les dossiers de l’Unafo | n°1 Le lien social
Ce sont des données scrutées chaque année et qui continuent de marquer les esprits : dans son étude annuelle « Solitudes », réalisée en partenariat avec le CERLIS et le CRÉDOC, la Fondation de France souligne qu’en 2025 près d’un tiers des Français (32 %) se trouve en situation d’isolement relationnel et près d’un quart (24 %) se sent seul – des chiffres qui ont plus que doublé en l’espace de 10 ans.
Derrière ces statistiques, qui recouvrent des réalités très différentes d’un territoire ou d’un public à l’autre, se dessine pourtant une tendance de fond qui est celle du délitement progressif du lien social autour duquel la société française s’est construite au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Comme le rappelait le sociologue Serge Paugam en ouverture des dernières Rencontres du Logement accompagné en décembre 2025, « le lien social repose sur deux valeurs fondamentales que sont la protection et la reconnaissance. C’est-à-dire à la fois ‘compter sur’ et ‘compter pour’. Quand ces deux dimensions sont réunies, lorsque l’on peut apporter protection et reconnaissance aux autres et que nous en recevons en retour, les liens qui nous attachent aux autres sont des liens qui nous libèrent ».
La précarité, facteur aggravant de l’isolement
Cette question du lien social a toujours été centrale dans le logement accompagné. Il faut dire que le secteur accueille en majorité des personnes seules, et ayant parfois connu des parcours chaotiques. « Une personne qui vit seule n’est pas forcément une personne isolée, mais quand on ajoute les facteurs socio-économiques ou migratoires, la question du lien avec les autres ou plutôt de son absence, se fait naturellement plus forte », rappelle Sophie Minday, responsable de la gestion locative et sociale chez Adoma.
Si l’accompagnement prodigué au sein des résidences sociales ou pensions de famille a naturellement intégré la création de lien comme l’un des vecteurs de la reconstruction des personnes, c’est historiquement au sein des foyers de travailleurs migrants, auprès des publics chibanis, que la démarche s’est structurée.
« Ces foyers étaient des lieux de vie à part pour ces personnes qui vivaient loin de leur pays, avec souvent un décalage culturel et la barrière de langage en plus », reprend Sophie Minday. « Un lien fort s’y est développé, un lien que les professionnels ont encouragé, accompagné. Si la page de ces foyers est en train d’être tournée, nous y avons acquis une expérience qui continue d’irriguer nos différents dispositifs ».
Une réalité transgénérationnelle
Cette approche est d’autant plus importante que si on a longtemps associé l’isolement aux seniors ou aux personnes dites « marginales », tous les publics sont aujourd’hui touchés, y compris les jeunes qui sont de plus en plus présents au sein du logement accompagné. L’étude de la Fondation de France souligne d’ailleurs que 35% des jeunes de 25 à 39 ans disent aujourd’hui se sentir seuls.
« Quand on se sent en insécurité et dévalorisé, il est difficile de trouver sa place dans le corps social, quel que soit son âge », rappelle Serge Paugam. « Dans ces conditions, il n’est pas aisé de rompre l’isolement, on n’a pas forcément la possibilité réelle ou l’envie de communiquer au quotidien avec ses voisins ou ses proches. C’est pourtant à partir de là que se constitue ou se reconstitue le lien social ».
En ce sens, le logement accompagné est particulièrement propice à la constitution de ces liens. D’abord parce que les lieux sont pensés pour cela, avec des espaces collectifs qui permettent de partager des moments conviviaux, et parfois même des tiers lieux ouverts sur le quartier où résidents et voisins peuvent se croiser. Ensuite parce que les équipes qui y travaillent, en plus de proposer un accompagnement individuel pour permettre à chacun de se stabiliser (accès aux droits, santé, emploi…), mettent tout en place pour animer ces lieux de vie et créer des moments de rencontre.
« La force de nos dispositifs, c’est d’être des lieux de vie ouverts où les gens ont le temps d’apprendre à se connaître, à s’apprécier, à s’entraider », reprend Sophie Minday. « Et évidemment, nos équipes sont là en première ligne pour mettre le pied à l’étrier des personnes. Rien que le fait d’avoir sur chaque site un responsable de résidence dont le bureau est ouvert et avec qui on peut parler, c’est précieux. Surtout à une époque où de plus en plus de choses se font par voie dématérialisée ».
Des partenaires pour accompagner les dynamiques
Bien sûr, le logement accompagné sait et doit aussi s’appuyer sur les nombreux partenaires qui gravitent autour de son écosystème. Acteurs associatifs locaux et nationaux, spécialistes de l’emploi ou de la santé, services de l’État, bénévoles… Qu’il s’agisse de sensibiliser les résidents sur des sujets importants comme la santé ou l’environnement, ou de créer des moments conviviaux autour du sport ou de la culture, la création de lien social est une affaire collective. Et c’est sans doute cette mobilisation collective qui explique son efficacité au sein du logement accompagné
« Le rôle de tous ces acteurs est d’être des courroies de transmission entre les personnes en difficulté et le monde social », conclut Serge Paugam. « Le logement accompagné offre un cadre qui permet aux gens de tisser des liens par eux-mêmes, avec d’autres personnes, et de se mettre en condition d’aspirer à une reconquête. Les associations sont des intermédiaires, des vecteurs de lien social qui offrent des opportunités de vie collective et sociale à des personnes qui en sont souvent privées ».