Avec son collègue Antonio Delfi, Julien Talpin a publié l’été dernier aux éditions Textuel un ouvrage très remarqué, intitulé « L’état contre les associations : anatomie d’un tournant autoritaire ». Dans cet essai, les deux chercheurs documentent et analysent les difficultés croissantes que rencontre le monde associatif, entre tournant néolibéral, chantage à la subvention et attaques politiques. Entretien.

Les dossiers de l’Unafo | n°1 Le lien social

À travers cet entretien, l’Unafo s’interroge sur la place des associations dans le débat public tant les évolutions actuelles fragilisent leur rôle. Transformation des modes de financement, montée des logiques d’appels à projets, retards de paiements des subventions entraînant des tensions sur les trésoreries, contreparties attendues de neutralité, attentes sociales toujours plus fortes : ces constats, partagés par une grande partie du secteur associatif tout secteur confondu, interrogent directement sa capacité à agir, à alerter et à porter une parole libre.  

Dans le secteur du logement accompagné, ces enjeux résonnent particulièrement dans le quotidien des gestionnaires. Acteurs territoriaux de la réinsertion, ils interviennent auprès de publics en situation de vulnérabilité et portent en lien direct avec les services de l’État, une mission d’intérêt général.  Mais le bon déroulement de cette mission doit pouvoir s’appuyer sur une stabilité et une visibilité annuelle et pluriannuelle, un partenariat sain et une liberté d’alerte et de contribution au débat public. Cet entretien permet ainsi de mieux comprendre pourquoi la défense de l’autonomie associative est aujourd’hui centrale. Elle conditionne en effet la capacité des structures à mener à bien leurs missions, à témoigner concrètement des besoins du terrain et à continuer de jouer pleinement leur rôle social et démocratique. 

 

Quel a été le point de départ de votre travail ? 

Julien Talpin : 

Depuis plusieurs années, de nombreux collectifs et réseaux nous alertent sur la dégradation de leurs relations avec les pouvoirs publics et sur leurs difficultés à mener leurs missions sereinement. Nous avons constitué un Observatoire des Libertés Associatives en 2020, car il manquait un travail d’objectivation. Cet ouvrage revient donc sur l’ensemble de nos travaux au cours de la dernière décennie et s’appuie sur différents exemples, plus ou moins médiatisés, pour dresser un panorama du contexte dans lequel évoluent les associations. 

 

A quoi ressemble le secteur associatif aujourd’hui ?

Julien Talpin :

La France compte environ 1,4 million d’associations et 21 millions de bénévoles, soit un Français sur trois. Cela représente un budget de 110 milliards d’euros, dont 53 milliards de financements publics. C’est un ensemble très hétérogène, allant des clubs sportifs aux associations féministes, environnementales ou de défense des migrants, en passant par des gestionnaires de logement accompagné comme les adhérents de l’Unafo. 

 

Toutes sont-elles impactées de la même manière par les restrictions de liberté ?

Julien Talpin :  

Non évidemment, mais il y a quand même un consensus général sur le changement d’atmosphère actuel. Nous avons mené une enquête en 2025 à partir d’un échantillon représentatif qui montre qu’une association sur 10 déclare avoir connu des entraves à ses libertés dans les derniers mois. Pour les associations dites « militantes », donc qui se saisissent de sujets plutôt politiques, ce chiffre monte à 18%. Mais même dans des secteurs qu’on pourrait penser épargnés, comme le sport, 7 % se disent concernées. Une simple prise de position publique peut suffire à créer des tensions avec les financeurs. 

 

Comment se traduisent ces entraves ? 

Julien Talpin : 

Il y a eu différentes attaques sur le modèle associatif ces derniers années, avec un tournant néolibéral dans un premier temps, et qui se double aujourd’hui d’un tournant austéritaire. Et il y a à côté de cela un autre tournant que l’on peut qualifier d’autoritaire voire de sécuritaire, qui va toucher les associations plus politisées. Celui-ci est plus récent mais aussi plus violent et plus visible.  

 

Vous parlez dans le livre d’une « lame de fond néolibérale » qui a touché de plein fouet le secteur associatif : de quoi s’agit-il ? 

Julien Talpin : 

Depuis 20 ans, on assiste à une marchandisation du monde associatif, avec le recours systématique aux appels à projets et autres marchés publics pour l’attribution des financements, en lieu et place de subventions et d’une contractualisation pluriannuelle qui donnait de la visibilité et de la souplesse aux associations. Cela a pour effet de réduire l’autonomie des associations et plus globalement de la société civile puisque les financements dépendent des priorités des institutions et parfois aussi de leur bonne volonté. Comme on dit souvent, difficile d’être protestataire quand on est prestataire. 

 

Effectivement, l’un des constats faits par l’Unafo est que l’on tend aujourd’hui à précariser les associations qui luttent contre la précarité. C’est l’un des effets du tournant austéritaire que vous évoquiez ? 

Julien Talpin : 

Oui. Si les chiffres étaient plutôt stables depuis 15 ans, on observe depuis un an une baisse significative des financements de l’État et des collectivités. Certains secteurs, notamment la culture, sont plus touchés, mais l’aide aux plus précaires pourrait suivre, d’autant que ces coupes sont faciles à utiliser pour sanctionner une association avec qui on n’est pas d’accord. 

 

Vous voulez dire qu’il y a du chantage aux subventions ?  

Julien Talpin : 

Bien sûr. On l’a vu récemment quand la Métropole Européenne de Lille a coupé les subventions à l’Atelier Populaire d’Urbanisme, une association historique de soutien aux mal-logés, en raison d’un conflit autour de l’expulsion de familles roms. Ou encore à Montpelier, où l’Association Recherche Éducation Action (AREA) qui assurait depuis 10 ans l’accompagnement social des résidents de bidonvilles de la métropole, a été jugée trop critique et a donc perdu ses financements. Résultat, une liquidation judiciaire et 10 salariés sur le carreau. Et encore ce sont là des choix plutôt assumés par les pouvoirs publics. Mais souvent, on va prétexter que l’on n’a plus de moyens pour faire taire des voix dérangeantes. 

 

La coupe des subventions est donc le principal risque pour les associations ?  

Julien Talpin : 

C’est le plus fréquent, mais il peut aussi y avoir des entraves symboliques comme le dénigrement ou les attaques sur la réputation. Quand on parle d’écoterroristes ou de khmers verts, le but est clairement de disqualifier les opposants. Parfois cela peut déboucher aussi sur des entraves administratives et judiciaires, avec des procès en diffamation, des amendes, voire des dissolutions. Et enfin, dans certains cas, il peut y avoir des entraves physiques : c’est plus rare, mais les militants écologistes ou féministes en font régulièrement les frais. 

 

Le constat semble plutôt alarmant, et pourtant vous avez choisi de finir le livre sur une note positive… 

Julien Talpin : 

Nous avons en effet voulu mettre en lumière des initiatives auxquelles nous croyons, comme la mise en place de commissions mixtes pour l’attribution des subventions, actuellement testées avec succès dans certaines communes. Celles-ci réunissent des élus, des associations et des citoyens tirés au sort, ce qui permet de mutualiser la prise de décision. A Grenoble et Poitiers, on expérimente aussi un droit d’interpellation par des associations ou collectifs citoyens. Ce sont des cas encore rares mais qui montrent qu’il est possible de changer les règles de la démocratie locale.  

 

Vous croyez à un sursaut de la société civile sur le sujet ?  

Julien Talpin : 

En tout cas, la notion même de « liberté associative » commence à s’imposer. Le sujet infuse dans certaines campagnes municipales, notamment à gauche, et le monde le monde associatif se prépare pour les présidentielles. On a vu au moment des législatives que lorsque le monde associatif se mobilise, il peut avoir un impact réel. Avec 21 millions de membres, aucun corps constitué, aucun parti politique n’a un tel poids. C’est peut-être d’ailleurs ça que craignent certains politiques.